Acte 1, scène 4


Appartement de Pinter et Alicia Zymot


Bureau de Pinter Zymot

 


Bar d'Anselmo Bracci

 


Appartement de Pinter et Alicia Zymot. Discussion autour d’une table.

 

Alicia : - (étonnée) Alors, juste comme ça, vous l’avez laissé repartir ?

Pinter Zymot : - Oui, l’heure présumée du crime n’est pas assez précise et le procureur ne retient pas de charge particulière en dehors du fait qu’il soit passé dans la rue du meurtre sans rien remarquer. Victor Guerrier a 45 ans et il n’a aucun antécédent de violence.

A. : - L’enquête est terminée ?

P.Z. : - Non, Victor Guerrier devra se soumettre à une expertise psychologique  pour vérifier... certaines choses. Mais, en dehors de ça, on gardera surtout le dossier de côté au cas où un autre meurtre de ce genre se produise.

A. : - Et, s’il n’y a pas de récidive, personne ne se souciera de trouver qui a tué ce pauvre type. Ni qui, ni pourquoi.

P.Z. : - Cherche seulement par où commencer l’enquête et tu verras que ce n’est pas si simple.

A. : - Il y a quand même bien eu une expertise médico-légale, des prélèvements, une recherche d’ADN ?

P.Z. : - Oui mais, vu l’état de propreté des vêtements de la victime, il n’y avait pas de quoi constituer un indice. Ce n’était ni un viol, ni un braquage... Enfin, tout ce qui a été trouvé a été consigné dans le dossier.

A. : - Et personne n’a rien vu ni rien entendu.

P.Z. : - Alicia, personne ne connaissait vraiment ce type, personne n’a porté plainte et personne n’a réclamé le corps. C’est un membre des services sociaux qui a dû venir confirmer son identité. Il a été poignardé silencieusement, dans son sommeil, à une heure où personne ne circule dans cette rue.

A. : - Et, si personne ne le connaissait, pour quel motif quelqu’un a-t-il pris la peine de le tuer ?

P.Z. : - Pas de vol, pas de bagarre, pas de signes de torture ou de mise en scène apparente. Peut-être une vengeance entre clodos ou bien...

A. : - Ou bien quoi ?

P.Z. : - Ou bien le plaisir de tuer quelqu’un, comme ça, sans raison et sans risque de se faire prendre. Je ne sais pas.

A. : - Tu crois que... Ah, et tu ne m’avais pas parlé d’une copine à moi que tu as interrogée sur cette affaire ?

P.Z. : - Ah oui, Martine.

A. : - Martine ?

P.Z. : - Martine.

A. : - Martine...

P.Z. : - (amusé) Tu fais semblant de ne pas la connaître ?

A. : - Donne-moi un autre indice pour l’identifier, on verra bien.

P.Z. : - Elle aime bien te servir le café.

A. : - Je dois comprendre ça au premier ou au second degré ?

P.Z. : - Elle travaille dans un bar où tu vas manger le midi et elle aime bien discuter avec toi pendant le café.

A. : - Ah... Je ne savais même pas qu’elle s’appelait Martine. Mais, en tout cas, elle est très sympa. Et quel est son rôle dans l’affaire ?

P.Z. : - Aucun, j’ai juste discuté avec elle par hasard en allant poser des questions au patron du bar. C’est de là qu’est sorti monsieur Victor – le suspect que j’ai interrogé – juste avant qu’il ne perde la mémoire. Elle a l’air effectivement très gentille mais son mari, lui, est un peu plus bourru.

A. : - Oui, il s’appelle Anselmo. Il a l’air rude mais il reste poli avec les clients.

P.Z. : - Il est beaucoup plus âgé qu’elle, non ? J’ai presque cru que c’était sa fille.

A. : - Non, c’est bien sa femme. Je n’ai pas beaucoup de détails à leur sujet mais, en tout cas, elle l’adore.

P.Z. : - Anselmo Bracci, adorable oui... Lui, il a déjà un beau petit casier judiciaire.

A. : - Et tu crois qu’il pourrait être impliqué dans le meurtre ?

P.Z. : - (pensif) Disons que je ne vois aucune raison valable pour qu’il soit impliqué dans ce meurtre-ci... En fait, je ne vois aucune raison valable pour que ce pauvre type se soit fait planter dans son sommeil.

A. : - Il y a sans doute une explication logique.

P.Z. : - Tu crois ça ? Désolé mais, la logique, c’est surtout bon pour les thèses de doctorat.

A. : - Merci pour la mienne. Alors, explique-moi à quoi tu penses.

P.Z. : - Je pense que c’est comme d’habitude. Il n’y pas de logique, il n’y a que des... des pulsions. Des pétages de plomb, des gestes qui partent avant de réfléchir, des excuses bidon… De la violence gratuite pour se soulager et dire ensuite qu’on n’y est pour rien, qu’on n’a pas pu faire autrement... Et, évidemment, c’est le plus faible qui trinque.

A. : - Pourtant, ce pauvre type n’a pas été torturé ou tabassé après une dispute, non ?

P.Z. : - Non, d’après le légiste, il dormait et, vlan, il a reçu un coup sec dans la poitrine. Avec un poignard bien affuté ou un couteau de chasse. A peine un spasme avant de... Crois-moi, on ne traverse pas une cage thoracique en tremblant avec un couteau à beurre. Non, la main doit être plus que ferme. C’est un geste violent, précis et réfléchi.

A. : - Donc, tu sais au moins que c’était prémédité.

P.Z. : - Ça... C’est sûr que la personne qui a fait ça se baladait avec un objet assez inhabituel mais... Est-ce qu’il avait choisi sa victime ou est-ce qu’il a utilisé son arme au hasard des rues ?

A. : - Et il pourrait peut-être recommencer ?

P.Z. : - Oui, si c’était le cas, on pourrait faire des recoupements parce que, pour l’instant...

A. : - Mais, s’il s’agissait d’un tueur en série, ça ne serait plus toi qui t’occuperais de l’affaire, non ?

P.Z. : - Non, ça serait transmis à la brigade criminelle. Moi, je ne m’occupe que de la violence banale du quartier.

A. : - Mais c’est bien ce que tu as voulu, non ?

P.Z. : - Tout à fait.

A. : - Et... ton concours de commissaire ?

P.Z. : - Pas encore, pas cette année.

A. : - (agacée) Mais pourquoi ? Pourquoi veux-tu encore rester à ramasser toutes les merdes du quartier ? Tu as cent fois les moyens de passer le concours et de...

P.Z. : - Et de commencer une véritable carrière. Oui, je sais.

A. : - Mais tu attends quoi ? Tu récoltes des milliers de plainte et tu ne termines presqu’aucune affaire parce que tu n’as jamais le temps d’enquêter. Et, dès que quelque chose devient important, tu transmets les dossiers à des types censés être plus intelligents que toi. Tu ramasses des clochards et des toxicos, tu te fais insulter... Tout ça, ça sert à quoi ? Explique-moi.

P.Z. : - J’apprends mon métier, c’est tout. J’essaie de comprendre.

A. : - Oui et, quand tu auras tout compris, ça changera quoi ?

P.Z. : - Peut-être que je pourrai écrire une thèse.

A. : - (vexée) Moque-toi de moi si tu veux mais, moi au moins, j’ai un but précis pour arriver à quelque chose.

P.Z. : - Excuse-moi... Tu sais que, du moment que j’aurai décidé de passer des concours, je n’aurai aucun mal à monter en grade. Alors ce n’est pas très grave d’attendre encore un an et, pendant ce temps, j’essaie de bien comprendre à qui j’ai à faire. Crois-moi, ensuite, ça me servira autant que les diplômes.

A. : - Oui et tu pourras encore te croire meilleur que tous les autres.

P.Z. : - En tout cas, je saurai exactement pourquoi je fais ce métier... Allez, je vais embrasser les filles et on va se coucher, d’accord ? Tu verras, elles seront fières un jour d’avoir une maman universitaire et un papa commissaire divisionnaire.

A. : - Je sais mais, d’ici-là, j’aimerais être sûre qu’il ne t’arrive rien.

P.Z. : - Oh, je ne pense pas que le pauvre SDF se soit senti en danger avant de s’endormir... Mais bon, tu sais que je fais toujours attention.

Pinter Zymot embrasse Alicia et quitte la scène. Rideau.

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